Histoire de tomates-mozza
qu’on mangera ou pas… Attention, vehiculo longo ! Prenez votre respi, votre bouteille d’eau et votre éventail…
Un dimanche ordinaire au marché.
Dimanche, j’étais au marché.
À 8h du mat’, ça tapait déjà comme un forgeron s’acharne sur son enclume, le genre de chaleur dopée par soixante ans de génie en aménagement du territoire, celle qui te fait regretter l’invention du bitume, des marchés de plein air et l’existence de la peau humaine.
Autour de moi, les gens avaient cette gueule particulière des jours de canicule. Le regard vide, la nuque humide, la tong sonore et le tee-shirt collé au dos comme un recommandé des impôts. Les visages dégoulinaient, les melons mûrissaient direct sur les étals, les salades essayaient de garder leur dignité personnelle, et tous, on faisait la queue en essayant de ne pas trop dépasser du trottoir.
Oui, parce que le marché, ici, c’est des étals à touche-touche sur soixante-dix centimètres de trottoir, toi et ton panier d’osier sur la route nationale et des bagnoles qui te frôlent les jambons toutes les trente secondes, pendant que tu hésites entre deux courgettes et une botte de radis. Du coup, tout le monde se ratatine contre les cagettes pour ne pas se faire rouler sur les arpions par le flux continu de bagnoles en route vers le repas de famille dominical.
Tout autour, évidemment, pas un pet d’ombre. Du bitume, du béton et quelques arbres rachitiques dans des carrés de terre grands comme des paillassons, incapables de protéger autre chose qu’un vieux mégot et deux fourmis hagardes.
Parce que les arbres, les grands, ceux qui font vraiment de l’ombre, ceux sous lesquels tu peux respirer sans avoir l’impression de cuire, ils ont trop de feuilles, trop de racines… trop de vie. Les feuilles, à l’automne, ça tombe, c’est pas propre, ça glisse, les racines, ça soulève le bitume et puis un arbre, t’as toujours un con pour venir planter sa caisse dans le tronc.
Alors comme il faut bien éviter les accidents, ma brave Lucette, ben les arbres on les coupe et on garde le bitume.
Parce que le bitume, lui, il soulève rien du tout, il perd pas de feuilles, il gêne pas la visibilité, il se contente d’absorber la chaleur toute la journée et de te la recracher dans la gueule dès 8h du mat’, alors ça, ça va.
Bref, ce dimanche-là, j’étais dans la file, derrière une procession
de corps moites, à avancer de trente centimètres toutes les deux minutes vers des cœurs-de-bœuf à 4,80 le kilo. Les vendeurs dégoulinaient derrière leurs cageots, les clients luisaient devant les tomates, les retraités en tongs cherchaient un carré d’ombre qui n’existe pas et les voitures nous rasaient les miches.
Personne ne parlait vraiment, on survivait en silence en attendant son tour.
Moi pour patienter, je matais les touffes d’herbe qui d’habitude font de la résistance entre deux bordures de trottoir, mais ce jour-là, même elles avaient lâché l’affaire, ratatinées, transformées en foin de caniveau.
Devant moi, deux gonzes patientaient aussi.
Le premier, marcel blanc distendu sur une bedaine qui déborde, dégoulinait littéralement de partout, comme si son corps avait décidé de prendre la fuite de l’intérieur. L’autre, lunettes de soleil à la Chips, mariné dans son after-shave de Lidl, chaussettes dans les claquettes, brassait l’air avec un éventail rouge à froufrous qui sentait l’achat compulsif d’aire d’autoroute, celui que tu fais fin août en revenant d’Espagne.
Et forcément, deux inconnus qui transpirent côte à côte sur une route brûlante un jour de marché, quand la file n’avance pas, ça se met à discuter. Et quand l’un est déjà littéralement en train de fondre dans son marcel et que l’autre ventile à tout va avec son éventail de feria, y a toujours ce moment magique des conversations impromptues, où l’un se sent obligé de révéler à l’autre qu’il fait chaud.
– Ah ben ça cogne dur, hein ?
– Ah ça oui, pour cogner, ça cogne.
– Et encore, il est que huit heures.
– À midi, on sera morts !
– Après bon, c’est l’été aussi.
– Ah ben ouais et l’été il fait chaud… parce que c’est l’été !
Marcel blanc a cligné de l’œil d’un air entendu, Chips s’est fendu d’un large sourire qui révélait une dentition aléatoire, et très vite, trop vite, ça a dérapé.
Les experts qui racontent n’importe, les anciens qui travaillaient sans clim, sans bouteille d’eau et sans se plaindre, les feignasses qui veulent plus bosser, les mauviettes qui se plaignent d’avoir chaud, mais on peut pas le dire parce qu’on peut plus rien dire, d’ailleurs on peut plus rien faire et on peut même plus cuire tranquille sur son bout de chaussée, sans qu’un connard d’écolo vienne t’expliquer que le bitume retient la chaleur.
Moi, derrière, j’étais déjà en train de fondre par les yeux, mais j’ai senti ma température interne monter au même rythme que leur taux de connerie. Et plus ils parlaient, plus l’air devenait irrespirable. Et là, entre deux considérations sur les écolos qui nous emmerdent et ce ramassis d’incompétents du GIEC, payés avec tes impôts pour te dire de pisser sous ta douche, marcel trempé a lâché :
– De toute façon, leur réchauffement climatique, là, c’est des conneries. J’y crois pas. La Terre, elle s’est toujours réchauffée et refroidie toute seule. En 76, il faisait quarante degrés, mon père il travaillait sur les toits. Il buvait un canon à midi et il retournait bosser et il en est pas mort.
– Ouais, mais t’façon aujourd’hui, dès qu’il fait trente-cinq, ils mettent la météo en rouge comme si on allait tous exploser, c’est pour faire peur aux gens.
– Et puis leur CO₂, là… les plantes, elles en ont besoin du CO₂, plus y en a, plus ça pousse, c’est quand même la nature, merde !
– Et tu vas voir qu’après ils vont nous interdire de respirer parce qu’on rejette du carbone !
Ils ont éclaté de rire. Un rire épais, humide, qui remontait du bide et s’échouait quelque part entre le marcel trempé et les claquettes en plastoc. Le premier secouait les épaules et son ventre suivait avec un temps de retard, l’autre agitait son éventail à tour de bras, en regardant autour de lui, pour voir si sa vanne foireuse aurait pas fait rire quelqu’un d’autre.
À ce moment-là, j’ai senti une veine battre quelque part derrière mon œil gauche. J’essayais bien de ne pas les entendre en inspirant lentement par le nez et en soufflant par le bec, mais autant te dire que je cherchais de l’eau dans le désert. Parce que comme tous les cons qui ont un avis sur tout, ils le diffusent, ils en arrosent la foule, persuadés que ça intéresse tout le monde.
À ce stade, il me restait trois neurones en surchauffe, deux gouttes de patience et l’envie très nette de leur faire bouffer leur climatoscepticisme, sans beurre, sans pain et sans le verre de pif.
Alors j’ai détourné la tête pour regarder les tomates.
Belles, rouges, charnues, luisantes, alignées en pyramides, elles avaient meilleure mine que moi après quinze jours à vivre cloîtrée dans la maison derrière des volets fermés vingt heures sur vingt-quatre, pour tenter de gagner un demi degré sur l’apocalypse extérieure.
On voyait bien qu’elles n’avaient jamais connu la sécheresse, les arrêtés préfectoraux ou le désespoir de l’arrosoir que tu trimbales en culpabilisant, pour tenter de sauver les quatre plants que tu as repiqués dans ton potager, avec l’espoir des tomates-mozza au basilic.
Les miennes, cette année, avaient commencé par faire semblant d’y croire. Trois fleurs jaunes, deux feuilles neuves, un petit fruit vert gros comme une bille et puis elles avaient compris avant moi que le projet était foireux. Elles avaient commencé à jaunir par le bas, à griller par le haut et fini par se recroqueviller autour de leurs tuteurs, comme des naufragées agrippées au dernier morceau du radeau.
Chaque soir, j’allais les voir avec mon arrosoir et ma conscience écologique en bandoulière. Je remplissais les oyas, je vérifiais le paillage, je rajoutais deux poignées de paille autour des pieds, comme si j’étais en train de border des enfants malades, et j’arrosais juste assez pour me donner l’impression de ne pas les laisser crever sans assistance. Et malgré les oyas, malgré le paillage, je voyais l’eau disparaître dans la terre avant même d’avoir eu le temps de toucher les racines.
Sur l’étal, les tomates semblaient tout d’un coup me narguer en bombant le torse. Pas une ride, pas une tache, pas même le début d’un coup de chaud. Des tomates de catalogue, dopées à la flotte comme un sportif de haut niveau, élevées sous perfusion, qu’on produit à la tonne, comme si la flotte était un détail logistique, un truc qui sort du tuyau parce qu’on a tourné le robinet, et pas une ressource qui commence sérieusement à manquer.
Mes quatre plants pouvaient bien crever avec leurs oyas et leur paillage, ailleurs on continuerait à faire pousser des pyramides de tomates impeccables pour qu’elles finissent à cuire sur un trottoir à huit heures du mat’, bercées par les certitudes de deux connards en claquettes, occupés à démonter le GIEC.
J’ai regardé la file. Il restait une vieille dame, un couple avec une poussette et les deux climatologues de comptoir. J’ai calculé que j’en avais encore pour douze minutes, peut-être quinze si la vieille payait en pièces rouges. Quinze minutes à écouter deux beaufs
en surchauffe réfuter le GIEC avec la météo de 1976, la résistance hépatique de leurs pères et le fait que les plantes aiment le CO₂…
Devant moi, Chips n’en avait toujours pas fini.
– Et puis moi, je vais te dire, la météo, ils savent déjà pas prévoir le temps qu’il fera demain, alors le climat dans cinquante ans…
Marcel mouillé a acquiescé lentement, avec l’air pénétré du type à qui on vient enfin de présenter un argument à la hauteur de son intelligence.
– Voilà, exactement.
Il a dit « exactement » comme on referme la pierre tombale sur un cercueil.
Alors j’ai laissé les tomates et je suis partie…
Parce que même une tomate-mozza ne mérite pas qu’on écoute deux abrutis nier le réchauffement climatique pour acheter, juste derrière eux, des tomates qui en sont le parfait résumé.
Réseau Citoyens Jean Moulin
Source Face Book, un texte d’actualité, merci à son auteure
